Chapitre 8: Interlude: Les fleurs du mal

Nos héros redescendaient la falaise, Geki portant sur son dos Ban, toujours inanimé, mais ils furent rapidement interceptés sur leur route : face à eux se tenaient Gheeger, Birah et Mungun, ce dernier tenant dans ses bras le corps sans vie de Mayarnah. Ils avaient tous les trois les larmes aux yeux, et la colère si visible sur leur visage suffisait aux Saints à deviner le désir de vengeance qui les animait.

La scène semblait figée dans le temps, prête à exploser à tout moment, lorsqu'une voix de Stentor vint désamorcer la situation. Celle-ci provenait des hauteurs : il s'agissait d'Ularu, qui ordonnait à ses hommes de laisser passer les Saints.

Ainsi le chef du Big Five n'était pas mort, il s'était déjà relevé malgré ses blessures, quelle force de la nature ! Tous percevaient sa silhouette du haut de la falaise, et sa voix surhumaine se faisait entendre comme s'il était à proximité. A cet ordre indiscutable, les guerriers d'Héraclès laissèrent passer leurs anciens adversaires qui reprirent leur marche, mais chacun d'eux serrait les dents tant cette obéissance semblait leur coûter en cet instant.

Ularu fit à nouveau toner sa voix, il s'adressait à présent aux Saints de bronze et leur dit :

- Chevaliers, en remportant loyalement la victoire contre nous cinq vous avez prouvé que vous déteniez une puissance capable de mettre fin à notre conflit. Vous avez donc une chance contre nos ennemis, et je place un espoir bien qu'infime en vous, alors faites que cet espoir soit justifié ! Maintenant que vous êtes en possession de nos pièces maîtresses, nous ne pouvons plus utiliser nos Trophies, vous êtes désormais les seuls à pouvoir changer les choses. Notre rencontre avec le clan adversaire était programmée pour dans dix jours, au Désert d'Héraclès, c'est là que vous les trouverez.

Sa voix forte se fit tout d'un coup plus grave :

- Faites en sorte qu'il n'y ait pas une nouvelle guerre fratricide ! J'en ai vécu une, et j'aimerais que ce soit la dernière.

Et la silhouette disparut. Les autres Juggernauts n'étaient déjà plus là.

Cette confession, froide et touchante à la fois, avait de quoi surprendre de la part de ceux qui étaient leurs ennemis il y a encore si peu de temps, mais elle eut comme effet d'exhorter la combativité des serviteurs d'Athéna qui avaient plus que jamais la conviction de se battre pour la justice.

 

***

 

A l'entrée de la grotte sous le rocher d'Uluru, Tya guettait sans trop y croire le retour des Saints. Lorsqu'elle les vit apparaître à l'horizon, il lui fallut quelques instants pour se convaincre que ce n'était pas une illusion, et alors son cœur explosa de joie ! Ils avaient réussi ! Un espoir subsistait donc !

Lorsque les cinq jeunes garçons arrivèrent auprès d'elle, l'Australienne leur déclara solennellement, les larmes aux yeux à la vue de toutes leurs blessures :

- Vous avez fait preuve d'un courage immense pour combattre ces guerriers, et vous avez enduré mille morts pour remporter la victoire.

Les larmes coulèrent sur ses joues, et elle reprit, la voix tremblante :

- Toutes les blessures qui marquent vos corps, c'est moi qui aurais dû les recevoir. Permettez-moi au moins de vous offrir le confort de ma demeure et les meilleurs soins que je puisse vous prodiguer. Si je n'ai aucun connaissance guerrière, je suis néanmoins experte en médecine. J'espère alors que vous me pardonnerez de ne pas vous avoir accordé ma confiance. Quant à la partie du God Trophy qui est en ma possession, elle est désormais la vôtre, vous l'avez gagnée !

Puis elle les avait accompagnés dans son habitation souterraine et s'était soigneusement occupé de leurs blessures, après quoi elle les avait laissés se reposer. Tous dormirent plusieurs jours sans que leur sommeil ne soit dérangé.

A leur réveil, ils découvrirent quantité de nourriture entreposée tout autour d'eux, Tya avait décidément pensé à tout, ce qui ne fut pas pour leur déplaire. Elle les rejoignit, et s'étant alors assurée que chacun était parfaitement rétabli, elle les amena dans une salle située au fond de la grotte. Cette pièce était pleine d'archives et de matériel informatique sophistiqué, dont la présence était plutôt surprenante dans un tel lieu. Puis d'un ton grave, elle s'adressa à l'assemblée :

- Je pense avoir fait une découverte essentielle. C'est au sujet de cette guerre qui détruit notre communauté depuis si longtemps. En fait, nous avons toujours pensé être les seuls responsables de ces querelles, mais il pourrait y avoir une autre cause.

Cette révélation coupa le souffle des cinq Japonais. Ils attendaient la suite, livides. Tya se tourna vers Ichi tout en reprenant le fil de son histoire.

- En fait, c'est votre remarque lors de notre première rencontre à propos des plantes de cette région qui a attiré mon attention. Pour les gens qui vivent ici depuis toujours, elles sont tout à fait normales et font partie du paysage, mais pour vous qui venez d'ailleurs, elles vous ont tout de suite semblé étranges, et il est vrai qu'à bien les observer, leur présence n'est pas naturelle.

Les cinq jeunes garçons l'écoutaient attentivement, sans parvenir à comprendre en quoi ces histoires de botanique les concernaient ; Tya le lut dans leur regard, alors elle poursuivit son explication sans perdre un instant :

- Pour ma part, j'ai toujours eu l'intuition qu'une volonté extérieure était à l'origine de cette guerre intestine, sans jamais parvenir à trouver le moindre indice qui puisse étayer cette hypothèse. Durant votre combat contre le Big Five, j'ai fait des recherches dans nos archives, et il semblerait que l'apparition de ces plantes coïncide avec le début des affrontements entre les Juggernauts.

- Mais de quoi parlez-vous ? intervint Ichi qui, tout comme ses compagnons, était de plus en plus perdu. Vous êtes en train de suggérer que ces guerres auraient été provoquées par une invasion de mauvaises herbes ?

- Je sais que cela peut paraître absurde, mais la présence de ces plantes n'est pas le fruit du hasard. Il y a vraiment quelque chose d'intriguant à propos de la présence de ces plantes. J'ai essayé d'en savoir plus sur cette espèce végétale, mais aucune source scientifique ne la répertorie, ni en Australie, ni nulle part ailleurs. Il existe un ensemble de chroniques très anciennes que l'on tient d'Héraclès lui-même, les Ecrits Héraclides, et c'est dans ces ouvrages que j'ai enfin obtenu des informations sur ces plantes. Il semblerait qu'elles aient une origine divine. En fait, il s'agirait d'une arme de destruction, une malédiction perfide qu'un dieu avait autrefois utilisée pour créer guerres et conflits sur terre et semer le désordre et la peur.

- Un dieu serait capable d'une telle chose ? lança Nachi, très intéressé. De qui s'agit-il ? Son identité est-elle précisée dans ces chroniques ?

- C'est précisément cet élément qui me fait penser qu'il ne peut s'agir d'une coïncidence, et que ces plantes sont bien responsables de notre malheur : le dieu en question est justement le pire ennemi de notre seigneur Héraclès, il a toujours été jaloux de ses victoires et de la reconnaissance qu'il a obtenue auprès des dieux de l'Olympe. C'est un dieu traître et sans pitié, seuls le combat et la mort l'intéressent. Ce dieu est...

- Arès, le dieu de la guerre, l'antithèse d'Athéna. Notre déesse ne vit que pour la paix, lui uniquement pour le conflit. C'est bien de lui dont il s'agit ?

Ainsi venait de parler Jabu, à la surprise de tous. Il répondit à leur étonnement :

- Mon maître m'avait parlé de ce dieu maléfique lorsqu'il m'avait enseigné le nom des ennemis d'Athéna.

Puis s'adressant à Tya :

- Arès serait donc à l'origine de toutes ces guerres ?

- En partie oui, mais ces plantes ne génèrent pas réellement de conflits, elles ne font que développer des tensions déjà existantes, même infimes, pour les changer en véritables rivalités. Or, nous les Juggernauts avons été trop faibles pour leur résister, nous avons donc notre part de responsabilité, rejeter la faute sur autrui serait trop facile, dit-elle avec culpabilité.

- Mais je ne comprends pas, intervint Geki, je pensais que ce continent était interdit d'accès pour tous les dieux à l'exception d'Héraclès, comment Arès aurait-il pu y semer ses graines de conflit sans passer inaperçu ?

- Vous souvenez-vous de la légende aborigène rattachée à l'Uluru, qui raconte comment le bien et le mal se sont combattus et comment leurs sangs mélangés se sont écoulés sur le rocher pour lui donner sa couleur ? Il s'agit là du mythe tel qu'il a été transmis par notre peuple au cours des siècles, mais il fait référence à un événement qui s'est réellement produit, il y a de cela des millénaires. Andwele a dû vous raconter comment Héraclès a combattu douze guerriers pour être reconnu par les dieux, mais il ne vous a sans doute pas parlé du combat qui a suivi, un affrontement bien plus périlleux et violent que la bataille contre les premiers Juggernauts... Alors laissez-moi vous en dire plus.

La femme aux longs cheveux noirs prit une grande inspiration pour continuer son récit :

- Après qu'Héraclès eût remporté le God Trophy et fût félicité par tous les Olympiens, Arès clama que les épreuves qui avaient été imposées au héros étaient ridicules et ne suffisaient pas à le reconnaître comme un dieu digne de l'Olympe. Héraclès n'accepta pas les insinuations de son demi-frère, tout dieu qu'il était, et un combat s'engagea entre les deux puissances. Ce fut un choc terrible, un duel comme les dieux eux-mêmes n'en voient que très rarement. Des jours durant, les deux adversaires confrontèrent leur cosmos sur terre et dans les airs sans qu'aucun ne faiblisse. Le combat se poursuivit en Australie, le territoire qu'affectionnait déjà tant le héros, et c'est là qu'Héraclès fit la plus grande preuve de son incroyable force physique : il arracha d'une montagne un énorme morceau de pierre, si gigantesque qu'il aurait pu recouvrir une ville entière, et le lança vers le dieu de la guerre, si bien que ce dernier ne put même pas fuir tant la surface que représentait le projectile était grande. L'immense monticule retomba au sol, faisant trembler la terre entière, et écrasa Arès. Ce fut une défaite humiliante pour le dieu. Il n'était pas mort, certes, puisque son esprit était immortel, mais l'enveloppe corporelle qu'il utilisait à l'époque fut détruite et ensevelie sous le rocher.

Elle prit une légère pause dans son énoncé avant de reprendre :

- Ce rocher, comme vous l'aurez deviné, c'était l'Uluru.

- Comment, cet énorme monolithe ? s'étonna Geki. Héraclès été parvenu à soulever cette masse inébranlable ? Mais ça tient du prodige ! Ce rocher doit représenter plus d'un million de fois sa taille !

- Effectivement. Héraclès avait surpris les dieux par sa résistance en survivant aux éclairs de Zeus, et cette fois il les avait surpris par sa force, en faisant ce dont peut-être aucun dieu n'aurait été capable de faire. Mais sans le savoir, cet acte allait plonger son peuple dans le chaos. Du corps d'Arès enfoui sous l'Uluru s'écoula tout son sang empli du cosmos maléfique du dieu. On dit qu'une seule goûte de son sang pouvait changer une ville en un lieu de discorde, car c'est ce liquide qui donne naissance aux plantes maudites. Ainsi ces plantes démoniaques apparurent sous l'Uluru et s'étendirent doucement et insidieusement à travers tout le continent. Leur progression était si lente que personne ne perçut l'invasion, et déjà les conflits germaient entre les Juggernauts, soudain pris de rivalités et de désirs indignes. Arès avait obtenu sa vengeance.

Un lourd silence s'instaura tandis que chacun tentait de mettre de l'ordre dans ses idées à la lumière de ces nouvelles et terribles révélations. Puis Geki brisa le mutisme général :

- Mais alors comment détruire cette malédiction ? Ne me dites pas que nous allons devoir nous mettre au désherbant ?

- J'ai fait des tests sur l'une de ces plantes, répondit Tya sans humour, elles sont très résistantes, rien ne semble pouvoir les faire mourir. Je pense malheureusement que le seul moyen de les faire disparaître, c'est de remédier à ce qui les a fait apparaître : il faut faire cesser ces batailles. Le sang versé sur ces terres depuis des générations alimente ces plantes comme l'huile attise le feu. Le sang ne doit plus couler.

- Vous nous demandez donc de ne pas combattre le reste des Juggernauts ? interrogea Nachi.

La femme Aborigène était plongée dans une intense réflexion. Après quelques longues secondes, elle exposa sa pensée :

- Le problème est qu'aussi longtemps que l'un des deux clans sera en état de combattre, la guerre ne cessera pas, elle tournera simplement au massacre pour l'autre clan.

- Donc nos plans ne changent pas, nous allons devoir les combattre, remarqua Ichi. Mais il est rassurant de savoir qu'un espoir existe de mettre un terme à ces querelles que l'on croyait éternelles.

Tya acquiesça.

Ces nouvelles informations avaient remonté le moral des cinq Saints, ils avaient désormais la confirmation qu'ils combattaient le mal, et qu'il leur était possible d'épargner les prochaines générations aborigènes. Tya, quant à elle, était préoccupée, mais elle n'exprima rien de cette inquiétude aux autres.

Ce ne fut que le dernier jour de leur repos, juste avant leur départ pour la bataille, que l'Australienne se livra à eux :

- J'aimerais que vous m'écoutiez un instant, j'ai à vous parler.

Ayant obtenu l'attention de ses cinq hôtes, elle commença :

- Vous avez tous déjà beaucoup souffert ici, et je ne voudrais pas que vous laissiez vos vies dans cette guerre, aussi je vous le demande maintenant : abandonnez l'idée de combattre les Juggernauts restant, je pourrais peut-être les convaincre de cesser les hostilités en leur révélant tout ce que l'on a appris.

- Ne nous voilons pas la face, vous savez tout aussi bien que nous que de simples paroles ne suffiront pas à calmer leur fureur du combat. Mais rassurez-vous, nous avons été capables de vaincre le Big Five, nous avons toutes nos chances contre ces nouveaux adversaires, lui affirma Jabu.

- Justement je n'en suis pas certaine, car cette fois vous partez avec plusieurs handicaps. Tout d'abord, vos ennemis sont six et sont donc plus nombreux que vous. Ensuite, vous n'êtes pas totalement rétablis, de même pour vos armures qui sont encore brisées. Et enfin, une forte canicule est prévue pour aujourd'hui, et vous allez devoir combattre en plein désert sous une chaleur comme vous n'en avez jamais connue ailleurs, pas même en Algérie ou en Tanzanie. Même les habitants d'ici ne sortent pas de chez eux durant ces périodes, de peur de mourir sous le soleil. Les Juggernauts en revanche s'entraînent régulièrement dans de telles conditions, ils ont la résistance nécessaire pour supporter la température et la morsure du soleil, pas vous. Voilà pourquoi c'est bien plus risqué cette fois-ci.

Les Saints de bronze restèrent interdits un moment, ils avaient parfaitement conscience des difficultés qu'ils allaient devoir affronter, mais elles n'étaient que détails face à l'importance de leur mission.

Les voyant ainsi déterminés, Tya se résigna.

- Très bien, je vois que je ne vous ferai pas changer d'avis. J'aurais aimé pouvoir vous prêter main forte, mais je n'ai jamais combattu, je ne serai qu'un fardeau pour vous. Alors je me contenterai de vous mener au lieu de l'affrontement final. Suivez-moi.

 

***

 

Les Saints de la Licorne, du Loup, de l'Hydre, de l'Ours et du Lionet étaient présents à l'entrée du Désert d'Héraclès. Cette zone était située exactement au milieu du segment formé par Uluru et Tnorala, mais personne en dehors des serviteurs d'Héraclès n'en connaissait l'existence. Déjà la température en cet endroit était assommante et le soleil tapait de tout son poids.

Sur les lieux les attendaient de pied ferme six guerriers, qui semblaient tous aussi forts, si ce n'est plus, que ceux qu'ils avaient affrontés quelques jours plus tôt. Cinq d'entre eux étaient alignés, et quelques mètres devant eux se trouvait le sixième, un Juggernaut vêtu d'une armure munie de trois horribles têtes de bête, et portant dans son dos une triple cape qui flottait légèrement sous l'impulsion d'une énergie étrange et mystérieuse qui émanait de tout son corps.

L'arrivée des Saints à la place du Big Five provoqua la consternation des six belligérants. Celui le plus en avant, qui semblait être leur chef, s'écria, la colère dans la voix :

- Mais qui êtes-vous ? Et où est le Big Five ? Ce sont eux qui vous envoient à leur place ?

- Nous ne sommes les envoyés de personne, lui répondit Jabu. Nous sommes des Saints d'Athéna et souhaitons uniquement réunir l'armure d'Héraclès le temps d'aider notre déesse. Le Sanctuaire est actuellement en proie à une dangereuse trahison, et seule la présence de l'armure du dieu de la force, ami d'Athéna, pourra sauver...

- Ca suffit ! coupa-t-il. Voilà que le Big Five nous envoie des mercenaires pour nous affaiblir ! Quelle bande de lâches ! Ils savaient qu'ils ne pouvaient rien contre nous, le Six Pack !

Il resta immobile quelques secondes, semblant bouillir sur place, puis se retourna brusquement pour s'adresser à ses hommes.

- Puisqu'il en est ainsi, je vous laisse combattre ces demi-portions, cela vous servira d'entraînement. Quant à moi, je me retire dans le Temple d'Héraclès, j'attendrai là-bas que vous me rameniez leurs têtes, elles feront de magnifiques trophées pour notre dieu !

- A vos ordres, maître Baiame ! répondirent toutes les voix avec une parfaite simultanéité.

Puis tandis que le chef partait en direction du Nord, en plein milieu du Désert d'Héraclès, les cinq Juggernauts chargèrent tels des taureaux les Saints de bronze, chacun ayant déjà choisi son adversaire ; et ainsi cinq couples de duellistes s'étaient formés et confrontaient leurs cosmos. Chaque groupe s'éloigna des autres à une vitesse folle, laissant plusieurs kilomètres entre eux afin d'être certains de ne pas se gêner durant la lutte.

Une nouvelle bataille venait de commencer.

 

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Cette fiction est copyright Vincent
Les personnages de Saint Seiya sont copyright Masami Kurumada.