Chapitre 12: Les oiseaux du lac Stymphale

C'est en Arcadie, dans l'épaisse forêt qui bordait le lac Stymphale que vivaient les terribles oiseaux, si grands et si monstrueux qu'ils pouvaient s'en prendre aux hommes, dont ils dévoraient la chair avec délice. Cruels volatiles ! Vos plumes d'airain étaient plus dangereuses que des flèches, et vos becs et vos serres pouvaient tout déchiqueter pour que plus rien n'en reste. Mais quel que soit le danger que vous représentiez, Héraclès vous aurait tous abattus sans peine de ses flèches infaillibles, mais les bois sombres du lac Stymphale vous servaient de cachette à vous, lâches créatures. Aussi le héros fils de dieu eut recours à des cymbales de bronze dont le bruit vous fit sortir de vos arbres protecteurs, signant votre perte.
***
Nachi était face à un impressionnant adversaire, qui s'était présenté à lui comme étant Mullyan des Oiseaux du Lac Stymphale. Son armure d'ivoire était recouverte de têtes d'oiseaux à l'air menaçant, et sur ses deux avant-bras il y avait deux disques de métal, comme des boucliers, sauf qu'ils étaient placés à l'intérieur de ses bras. La peau sombre sur son visage était marquée d'une cicatrice qui partait du front et descendait jusqu'à la mâchoire, en diagonale. Nachi avait bien l'intention cette fois-ci d'attaquer cet impressionnant personnage sans perdre un instant :
- Dead Howling !
Son adversaire n'eut le temps de rien, et il fut emporté par le souffle de la puissante attaque. Nachi avait marqué le premier point !
Mais... où était-il passé à présent ? Il ne l'avait pas vu retomber, et aussi loin que portait son regard, il n'apercevait aucun corps étendu au sol.
- Merci pour ce décollage en douceur, chevalier !
La voix venait d'en haut. Le Juggernaut ne pouvait pas être resté dans les airs aussi longtemps ! Il regarda vers le ciel, et vit qu'il était bel et bien là ; deux larges ailes d'ivoire s'étaient déployées de son dos, et il volait sur place à dix mètres au-dessus du sol. Sa silhouette large et imposante se découpait sur le ciel inondé de l'éblouissante lumière du soleil d'Australie.
- Laisse-moi te remercier en retour ! Feathers Wind !
De ses ailes immenses s'échappa une multitude de plumes d'énergie qui, comme une forte bourrasque, vint frapper Nachi sur tout le corps. Il s'était protégé de ses bras mais ça n'avait presque pas atténué la force de l'impact et il fut projeté en arrière, le corps lacéré en de nombreux endroits.
- Ah ah ah ! Ridicule ! Moi qui me faisais une joie de combattre un Saint d'Athéna avant d'entamer les hostilités avec le Big Five, je suis bien déçu !
Nachi se releva, prêt à poursuivre le combat, sous le regard satisfait de Mullyan.
- Eh bien, je préfère ça ! Je vais pouvoir me défouler un peu !
Il fit claquer ses ailes et fonça tel un faucon vers Nachi, le frappa à pleine vitesse, puis reprit de l'altitude et revint d'un autre côté pour le frapper à nouveau.
- Tu ne résisteras pas longtemps aux attaques des oiseaux du lac ! Je te donne deux minutes avant d'être réduit en pièces !
Puis il le frappa en un vol plané au niveau des jambes, faisant tomber le Saint au sol en une chute vertigineuse. Toujours en alerte, Nachi, encore étendu à terre, se retourna sur le dos pour voir d'où viendrait la prochaine offensive. Mais le soleil était si fort qu'il ne voyait pas son adversaire au-dessus de lui. Il ne pouvait que fermer les yeux pour ne pas être aveuglé. Ne se fiant qu'à son ouïe, il entendit Mullyan qui tombait sur lui, alors il roula avec vitesse sur le côté, et le poing du Juggernaut rencontra le sol, provoquant un véritable cratère, et ce d'un seul coup. Cette fois son adversaire était au sol, c'était l'occasion de l'attaquer, alors il fondit sur lui le poing en avant, mais d'un mouvement d'ailes, Mullyan le repoussa au loin ; il rebondit immédiatement au sol pour attaquer de nouveau, mais l'Australien retourna à nouveau dans les airs. Toujours dans le feu de l'action, le Saint du Loup sauta pour le rejoindre et lança "Dead Howling" en étant juste à côté de lui. D'un battement d'ailes vif comme l'éclair, le Juggernaut se déplaça quelques mètres plus haut, laissant le souffle du Loup se perdre dans l'air, et il retomba sur Nachi, l'attrapa par les épaules, et avec toute la force de ses ailes et de la chute, il lui fit rencontrer avec une violence rare le sol, dans lequel Nachi se retrouva encastré, inconscient.
Le visage balafré du Juggernaut montrait une grande satisfaction face à ce spectacle :
- C'est terminé chevalier, je n'aurais même pas besoin de creuser ta tombe ! Maintenant je vais voir si je ne peux pas m'amuser avec tes compagnons, peut-être que certains sont encore en vie !
- Tu n'en as pas encore fini avec moi !
Mullyan se retourna, visiblement déçu de ne pas en avoir définitivement terminé :
- Tu m'ennuies, petit Saint, ce que je recherche, ce sont des combats, des vrais, mais toi tu n'es qu'un pantin entre mes mains !
- C'est donc la seule chose qui t'intéresse, le combat ?
- Bien sûr, je suis un guerrier du dieu de la force, c'est donc normal ! Seul les défis m'intéressent, j'aime combattre, et plus l'adversaire est puissant, plus je suis heureux !
- Comment peux-tu prendre plaisir à batailler ? La guerre n'est pas un jeu ! Tu ne ressens donc pas la peur de tuer ou d'être tué ?
- La peur ? Pfff ! Décidément tu es pitoyable chevalier ; la peur est ce qu'il y a de plus misérable sur terre, c'est la rançon des faibles. Moi, je n'ai peur de rien !
- Il est vrai que la peur peut-être un handicap terrible, et qu'il faut savoir la contrôler, je suis bien placé pour le savoir, mais il ne faut surtout pas l'annihiler totalement ! C'est la peur de mourir qui fait que l'on profite de l'existence et que l'on a conscience de la valeur de la vie ! Si tu ne connais pas ça, tu n'es plus un homme !
***
Il repensait à son maître, qui lui avait fait ces sages révélations :
- Nachi, la peur doit être maîtrisée, mais ne doit pas complètement disparaître de ton âme, elle fait partie de notre humanité. L'absence de peur est de la simple bêtise, et elle conduirait aux comportements les plus irréfléchis.
- Mais vous maître, vous n'avez pourtant peur de rien !
- Détrompe-toi, Nachi, même moi je peux connaître la peur. Je la ressentirais pour tout ce qui m'est indéniablement supérieur et qui pourrait causer ma perte, sans pour autant me faire reculer dans l'accomplissement de mon devoir, car je suis un Saint d'Athéna, mais la peur se manifesterait tout de même en moi. Par exemple, si un jour de devais combattre un chevalier d'or, je ne pourrais chasser la peur de mon cœur, car face à de tels adversaires, on ne peut être qu'impuissants. Je ne te souhaite jamais d'être confronté à de tels êtres.
***
Tel était l'enseignement d'Algethi, mais cela, Mullyan n'aurait jamais pu le comprendre. Bien au contraire, son visage marqué de cette effroyable cicatrice devint encore plus hargneux :
- Tu commences à m'énerver avec tes sermons ! répondit-il en colère. Je vais t'achever pour ne plus entendre ces jérémiades !
Il s'envola à nouveau et plongea encore une fois vers Nachi. Les attaques venant du haut sont les plus difficiles à parer, encore plus avec ce soleil aveuglant, l'Aborigène l'avait bien compris, et le Saint de bronze en faisait les frais. A chaque passage, Mullyan frappait avec ses poings ou ses pieds, par devant, par derrière, ou par les côtés. Nachi était au milieu d'une pluie de coups qu'il ne parvenait pas à anticiper ni esquiver, il était comme une souris avec laquelle joue un chat. Pendant de longues secondes, il subit ainsi le courroux aérien, puis le guerrier ailé le frappa avec son bras au niveau de la gorge, le jetant définitivement à terre. Il reprit de l'altitude et déclara :
- Finissons-en avec cette parodie de combat ! Feathers Wind !
Et de ses ailes déployées jaillirent à nouveau une nuée de plumes d'énergie qui criblèrent le corps affaissé de Nachi, qui cria comme si c'était là son dernier souffle.
L'Australien redescendit à terre, l'air accompli.
- Le combat ne pouvait finir autrement. Je te suis supérieur en force, en vitesse, en mobilité et en stratégie, tu es complètement surpassé chevalier, tu n'avais aucune chance ! Sur ce, je te laisse. Certains de tes camarades ont peut-être besoin que je les corrige à leur tour !
Et d'un claquement d'ailes, il s'envola au loin, à la recherche d'une nouvelle proie.
Nachi quant à lui était plongé dans un état proche du coma. Il analysait intérieurement la situation : "Il détient une force surhumaine, et ses ailes lui confèrent une agilité bien supérieure à la mienne. De plus, cette chaleur est plus qu'insupportable pour moi, mais elle ne semble pas le gêner, lui. Ai-je une chance de le vaincre ? ... Non, en tout cas pas dans mon état actuel..."
Cette fois, il était au pied du mur.
Lors de son combat contre Mayarnah, il s'était refusé la possibilité d'utiliser ce terrible moyen pour vaincre, mais maintenant il n'avait plus d'autre solution. Pourtant, il continuait de chercher une autre alternative, ce qui trahissait la peur qu'il ressentait encore à avoir recours à ce pouvoir, la peur à se voir ainsi transformé, la peur de ce qui pourrait se passer, et la peur de ne jamais redevenir comme avant.
***
C'était lors de son retour à Bomi Hills, après le tournoi de Tôkyô, il subissait un nouvel entraînement auprès de son maître depuis maintenant plusieurs semaines lorsque celui-ci lui annonça :
- Nachi, tu te rappelles, je t'avais avoué que l'épreuve finale pour l'obtention de ta Cloth n'était qu'une première étape vers une autre finalité. Je ne t'en avais pas dit plus, car tu aurais pu ne jamais être prêt à atteindre ce stade, peu de porteurs de l'armure du Loup y sont parvenus avant toi. Mais aujourd'hui tu as su dominer la peur démesurée qui te rongeait le cœur avec une volonté hors du commun, et tu en es revenu plus fort que jamais, autant physiquement que moralement. Je suppose que ton destin était de tomber victime de l'illusion de ce chevalier maudit, car maintenant tu es prêt à découvrir l'arcane ultime à laquelle te permet d'accéder ton titre.
Tant de mystère intriguait Nachi ; il attendait attentivement la suite.
- Chaque chevalier possède en lui un potentiel qu'il développe au fur et à mesure des entraînements, des combats et de son expérience : le cosmos. Mais cette force existe initialement en chacun de nous, simplement elle est sous une forme encore non maîtrisée, dangereuse, incontrôlable, mais surtout presque inaccessible. Le seul Saint à être parvenu à réveiller cette force sous sa forme non initiée était un porteur de la Cloth du Loup, et depuis, cette faculté s'est transmise avec son armure. Donc toi aussi tu détiens cette connaissance.
Algethi prit une grande inspiration puis continua, plus solennel que jamais :
- Tu vas devoir tenter l'expérience aujourd'hui, maintenant que toute peur a quitté ton corps, je t'en sais capable.
Alors Nachi avait suivi chaque conseil de son maître, et à force de concentration et de courage, il avait fini par sentir cet étrange changement opérer sur son corps et son âme. Le résultat était stupéfiant, terrifiant même, mais il n'était pas parvenu à dominer cette force. Il s'était même attaqué à des innocents, et seule l'intervention de son maître lui avait permis de recouvrer ses esprits.
En voyant le visage de son mentor, il avait été capable de retrouver son état normal. Mais la prochaine fois, sera-t-il capable de rompre seul le maléfice ?
***
Aujourd'hui, il allait devoir affronter à nouveau cette crainte, la seule qui subsistait encore dans son âme. Il avait une mission à accomplir, et tous les moyens devaient être employés pour la mener à bien, son appréhension devait être mise de côté.
Il se releva, sentant le poids de ses blessures sur tout son corps. Il ne voyait plus Mullyan, ce dernier l'avait cru mort ou tout du moins hors de combat, et était parti à la recherche d'un autre challenger. Nachi n'avait pas l'intention de le laisser s'attaquer à l'un de ses amis :
- Mullyaaan ! Je suis encore en vie ! Viens m'affronter !
Au loin, un homme dont la silhouette était à peine visible se retourna puis s'envola jusqu'à lui. Le Juggernaut était au summum de l'agacement.
Il s'apprêtait à attaquer à nouveau Nachi, déterminé à l'achever une fois pour toutes, lorsqu'il fut intrigué par son comportement. Ce dernier arracha la ceinture de son armure, puis il la tint sous ses yeux, regardant fixement le symbole sur le ceinturon constitué de trois polygones. Et le changement commença...
Mullyan resta médusé face à cet étrange spectacle : Nachi semblait se métamorphoser sous son nez ! Ses pupilles disparurent, laissant ses yeux entièrement blancs, lui conférant un regard monstrueux. Puis ses muscles se bandèrent, recouvrant tout son corps d'une cuirasse musculaire impressionnante, et des nervures apparurent sur sa peau comme si elle était prête à éclater. Ses dents s'allongèrent et s'épaissirent sensiblement jusqu'à ressembler à la mâchoire d'un carnassier. Ses ongles s'allongèrent pour former des griffes acérées. Puis il se voûta tel un animal, son expression même ressemblait à celle d'un loup enragé.
La créature qui était apparue là, sous les yeux de l'Aborigène, lâcha la ceinture, puis tourna doucement la tête vers lui, comme un prédateur qui a repéré sa proie. Il s'agissait toujours du même homme qui lui faisait face, car physiquement il n'y avait eu que peu de changements. Pourtant, Mullyan avait la sensation que cet être n'avait plus rien d'humain. Pour la première fois de sa vie, l'invincible Juggernaut ressentit de la peur lorsque la bête, poussant un hurlement à la mort vers le ciel, se mit à courir vers lui. Tentant de contrôler sa peur, il reprit le contrôle de lui-même, et lorsque l'animal s'approcha de lui, il lui asséna un puissant coup de poing, mais celui-ci avait bondi avec une grande vivacité et une grande souplesse puis lui était retombé dessus, griffant son épaule avec ses ongles qui traversèrent son armure et sa chair. Mullyan tenta de le frapper à nouveau, mais il s'était baissé au niveau de sol pour esquiver, et lui sauta à la gorge et le mordit de ses dents tranchantes. L'Australien commençait à étouffer, le cou ainsi prit en étaux par la mâchoire redoutable ; il tentait de se dégager en frappant la bête au ventre de toute la force de ses poings, mais elle ne lâchait pas, et lui suffoquait de plus en plus, sentant les dents du monstre pénétrer davantage sa chair à chaque seconde. Alors il déploya ses ailes et, sans pouvoir en prononcer le nom, lança son attaque "Feathers Wind", qui frappa de plein fouet la créature, lui faisant enfin lâcher prise.
Mullyan récupérait sa respiration en toussant, tout en constatant avec le bout des doigts à quel point les coupures sur son cou étaient profondes. Mais l'animal, bien que touché de si près par sa botte secrète, fonçait à nouveau vers lui en poussant un cri inhumain. Le Juggernaut était désemparé. Dans un ultime recours, il cogna alors l'un contre l'autre les deux disques fixés à ses bras et clama :
- Cymbals Resonance !
Une onde puissante et bruyante jaillit de l'impact des deux plateaux et toucha la créature dont les membres furent soudain pris d'une résonance si forte que la bête féroce se retrouva à terre comme prise de convulsions incontrôlables. Mais bien vite ses muscles se contractèrent à leur maximum, et d'un mouvement simultané de tous ses membres, la bête anéantit les dernières vibrations qui immobilisaient son corps et repartit à l'attaque, sous le regard incrédule de l'Australien qui n'eut pas même eu le temps de récupérer son souffle.
La créature porta telle une furie une multitude de coups de griffes que Mullyan tenta de bloquer, mais il fut lacéré en de nombreux points et finit par s'effondrer, la cicatrice de son visage n'étant plus qu'une marque parmi tant d'autres. Le voyant ainsi réduit à l'impuissance, la bête bondit sur lui comme un loup sur un agneau, et il lui planta ses griffes dans les épaules, le clouant à terre, et tenta de le mordre à nouveau.
Malgré la douleur, Mullyan ouvrit ses ailes et prit son envol, l'animal toujours accroché à lui. Il n'avait plus qu'une solution pour vaincre ce monstre : s'élever le plus haut possible dans les airs et le lâcher, l'obligeant à une chute à laquelle même lui ne pourrait survivre. Ainsi dans le ciel avec ce démon accroché à lui, l'Aborigène frappait les deux mains agrippées à ses épaules, mais chaque coup qu'il portait lui faisait plus ressentir ses propres blessures, cependant il continua encore et encore, et finalement la bête lâcha prise ! Mullyan n'y croyait plus ! Il la regarda chuter inévitablement jusqu'au sol où elle allait périr, mais il constata avec amertume qu'elle atterrit sans dommage apparent sur ses quatre membres ! Tel un chat tombé d'une fenêtre, le démon avait su se réceptionner sans se blesser.
Il tenta alors le tout pour le tout : il plongea de tout son poids vers la créature, tel un faucon qui pique, quitte à s'écraser lui-même au sol. La bête sauvage semblait l'attendre, et lorsqu'il fut assez près, elle souleva ses bras en l'air et cria d'une voix mi-humaine, mi-animale :
- Dead Howling !
Le souffle du Loup, plus destructeur que jamais, emporta le Juggernaut, brisant son Trophy et broyant son corps. Tel un oiseau frappé en plein ciel, il retomba, hors de combat, juste sous le nez du monstre qui se jeta sur sa proie inerte prêt à le déchiqueter de ses griffes et de ses dents. Il l'aurait fait, il aurait dévoré ce corps jusqu'à sa dernière chair comme il avait failli le faire à Bomi Hills si, en plongeant son regard dans les yeux de Mullyan, il n'y avait vu son propre reflet. Découvrant son apparence bestiale et inhumaine, Nachi recula comme effrayé, se tenant la tête entre les mains, refusant de toute son âme son état. Ses yeux reprirent peu à peu leur aspect normal, et puis ses dents, ses griffes, et tout son corps en firent de même, puis il s'écroula sur les genoux, la respiration forte.
Enfin remis de sa métamorphose, le Saint de bronze se releva et s'approcha du Juggernaut, toujours à terre et immobile. Il avait le regard rempli de larmes et le corps pétrifié par la peur. En voyant son ennemi revenir vers lui, il balbutia, la voix tremblante et larmoyante :
- Pitié, non, ne me tue pas, pitié !
Il avait failli périr dévoré par un monstre, il y avait de quoi être sous le choc. Le Saint lui tendit la main :
- Tu connais désormais la peur, alors peut-être seras-tu plus à même de comprendre la valeur de la vie et la futilité de cette guerre. Laisse-moi m'emparer des ailes de ton armure, laisse-nous une chance de mettre un terme à vos affrontements.
Sans un mot, l'Aborigène s'exécuta, le regard absent et les bras tremblants. Nachi rangea les pièces maîtresses dans un sac de toile et partit en courant, laissant derrière lui le terrible Juggernaut qu'il était parvenu à vaincre. Il repensa à son maître, qui avait su si bien le préparer en si peu de temps.
***
En effet, Algethi avait dû partir avant la fin des deux mois, ayant reçu un ordre de mission de la part du Grand Pope. Nachi l'avait alors questionné :
- S'agit-il d'une mission d'exécution ?
- Non, c'est une surveillance. Le Grand Pope se méfie de l'un de ses plus puissants chevaliers, et il souhaite que je m'assure de sa fidélité.
- Mais si le Grand Pope vous ordonnait de tuer, seriez-vous prêt à le faire ?
- Bien sûr, tel est parfois le devoir d'un Saint d'Athéna.
- Pourtant, je ne vous imagine pas ôter la vie à une personne.
- Je suis ton maître, Nachi, tu es trop proche de moi pour le voir, mais lorsque je suis en mission, je peux devenir le plus froid des assassins, car seul importe l'ordre que j'ai reçu. D'ailleurs, je peux te le dire maintenant...
- Quoi donc ? Qu'y a-t-il maître ?
- Eh bien, apprends que j'avais reçu un autre ordre du Sanctuaire, bien avant celui-ci. Cet ordre était sans équivoque : je devais te tuer si tu revenais ici. Je suppose que tu sais pourquoi...
Nachi baissa la tête, honteux :
- Oui maître, pour avoir combattu dans ce tournoi.
- Précisément. Mais je ne pouvais pas exécuter cet ordre, je suis incapable de tuer celui à qui j'ai tout appris, c'est sans doute ma seule faiblesse. Heureusement, cette mission de surveillance, qui elle est bien plus urgente, annule la précédente mission qui m'avait été confiée. A croire que c'est le destin qui nous épargne ainsi, mais je ne m'en plaindrai pas ! dit-il avec un rire enjoué.
- Mais maître, pourquoi continuez-vous à servir le Grand Pope après ce que je vous ai révélé à son sujet ? Vous doutez de la validité des informations que je vous ai transmises ?
- En fait, Nachi, j'ai beaucoup de mal à croire qu'une telle chose ait pu arriver au sein même du Sanctuaire. Je te l'accorde, jamais un Grand Pope ne s'est comporté de façon aussi cruelle que celui qui nous gouverne actuellement ; mais c'est notre maître à tous, si nous ne croyons plus en lui, c'est toute notre foi qui s'écroule. Or, pour qu'un chevalier abandonne sa foi, il faudra bien plus que des paroles, il faudra des actes, et je dirais même plus : il faudra des miracles, car seuls les miracles renversent les fois les plus enracinées. C'est pourquoi cette bataille ne doit être livrée que par vous, les dix Saints de bronze qui ont été choisis pour entourer cette Saori. Seule la victoire de simples chevaliers de bronze contre le Sanctuaire tout entier pourra convaincre le monde de la justice de votre cause. Si d'autres chevaliers vous aidaient, la preuve que votre cause est juste perdrait de son éclat. Pour ma part, j'ai joué mon rôle jusqu'au bout en t'entraînant durant ces dernières semaines, mais je n'en ferai pas davantage.
Il s'approcha de son élève et posa la main sur son épaule.
- J'espère que tu comprends le sens de mes paroles et pourquoi j'ai choisi d'agir ainsi.
Le regard franc et bienveillant de Nachi suffit à lui répondre. Le Saint d'argent retira sa main, et partit sans dire même un au revoir. Le jeune japonais savait que c'était pour ne pas avoir à dire "adieu".
***
A présent, Nachi se demandait comment s'était déroulée la mission de son maître. Allait-il le revoir un jour ? Réfléchissant ainsi, et déjà loin de l'endroit où il avait laissé Mullyan, il ressentit de multiples et soudaines douleurs dans tout le corps : tous les coups qu'il avait reçus durant sa transformation et qui ne l'avaient pas affecté sur le moment se faisaient maintenant ressentir avec d'autant plus d'intensité. Il tomba sur les genoux, incapable de résister à cette souffrance, et s'écroula de tout son long dans le sable brûlant, la pièce maîtresse à ses côtés.
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Cette fiction est copyright Vincent
Les personnages de Saint Seiya sont copyright Masami Kurumada.